Avant le silence, il y avait le vent

C'est à pied que Crozon se découvre. Nous projetions de randonner sur le GR 34, le sentier des douaniers. Cela supposait de trouver à chacune de 9 étapes une chambre d'hôtes ou un gîte. Mais, autour d'un 15 août, il faut vite déchanter : les gîtes sont complets et nous ne nous sentons plus d'attaque à risquer un bivouac. Nous nous contenterons donc d'un seul camp de base, à Crozon, et de randonnées en boucle sur toutes les presqu'îles de cette presqu'île. Finalement, c'est la bonne formule. Se contenter du sentier côtier c'est oublier l'intérieur, futaies, landes, prés et surtout les hameaux de penty. Or ici mer et terre sont complémentaires. Leur allié, le vent, marque le territoire.

Nous sommes donc rentrés une fois de plus avec beaucoup de photos en noir et en couleur.  Et aussi, au gré des stèles commémoratives, les découvertes des textes de Saint-Pol Roux et des compositions de Jean Cars. Trop à partager sur une simple page.

Nous avons préféré évoquer ces périples à travers l'extrait d'un texte en prose d'Yvon Le Men tiré de "Presqu'une île, sentiers douaniers de Bretagne". 
Quelques photos de Chantal de la boucle de Camaret complèteront donc, en couleur, celle de la pointe de Pen-Hir prise par Georges Dussaud qui accompagnait le texte complet dans ce magnifique ouvrage.

Avant le silence, il y avait le vent. Ainsi commençaient les histoires, ainsi en ces premiers jours d’avril commence mon voyage à Camaret, comme au plus fort des mois noirs jusqu’à la clarté qui, le lendemain matin, éblouira tout sur son passage.

La mer baigne autour du vent, des gosses s’essaient à faire la mouette et le bruit des galets menace par le bas. Couchés sur le flanc, des bateaux, dont les noms ont disparu, affirment le travail des charpentiers contre celui de l’océan.

L’un d’entre eux est si petit que l’on dirait un chiot égaré dans un cimetière d’éléphants dont les mâts, comme les ivoires, manquent. Au bout de la jetée, Notre-Dame-de- Rocamadour ne tremble plus, heureuse d’avoir été sauvée, une dernière fois, après l’incendie de 1910. Trois ex-voto, humbles comme des navires d’enfant amarrés au plafond, tanguent de bâbord à tribord à cause du ciel qui, par manque de vitraux, passe par les fenêtres et balaie les murs de ses lumières. Si vous avez dix francs, vous aurez une pensée pour elle. À l’extrémité du quai, quand on se retourne, le port apparaît dans son évidence, dans sa palette où dominent les oranges, les bleus, les roses et les blancs sur les coques des chalutiers et les façades des maisons.

La falaise qui domine la plage du Corréjou est noire, aussi noire que les ailes du goéland marin jusqu’à ce qu’apparaisse le nouveau sentier. Il ouvre le tour de la presqu’île et fait de ce lieu, presque une Île. Bordé d’ajoncs, d’aubépines et d’îlots de pervenches, il suit paisiblement la côte au plus près, jusqu’à la pointe du Grand Groin. Sur la gauche, un petit bois de pins donne une teinte sud à ce pays de l’Ouest. Le paysage peut à peu se dégage et déjà apparaissent les traces des guerres qui ont culminé en 1694 et 1945. De l’ancien fortin la géométrie du port est parfaite. Au large, le goulet de Brest se déploie jusqu’à l’abbaye de Saint-Mathieu. Ses ruines me font songer à celles de Landévennec sur les bords de l’Aulne. Le phare me rappelle le grand marin Joseph Le Guen. So île de Molène jouxte celle de Ouessant : le clôt de la prière et l’ouvert de l’aventure, deux tentations qui se conjuguaient au Moyen Âge, quand les moines irlandais traquaient le paradis au nord du nord du monde...

… En me retournant, je découvre, pour la première fois, les ruines du manoir de Coecilian. Son seigneur était si peuplé de futur. Mais comment vivait-il, ici, au présent de l’hiver ? ...

… Tout doucement, le manoir de Saint-Pol Roux pénètre dans l'histoire de cette journée. De la table de bois qui borde l'anse de Pen-Hat, on dirait un château de sable dressé vers le ciel par un géant. Comment se reposer auprès de ce bruit, dans la permanence de cette musique qui n'en finit pas d'être la même, comme un mantra sans cesse répété qui dirait oui, ou non selon l'état de l'âme. Parfois le bruit semble s'accélèrer, mais ce n'est que mon désir qu'il s'accélère, qu'il dise autre chose sinon quelque chose de la rumeur du monde atlantique, de cet océan qui continue depuis là-bas et depuis toujours à venir et à repartir. Si, une nuit, il poursuivait sa route malgré le rivage, les légendes recommenceraient. Elles étendent leur souvenir de la baie des Trépassés aux dunes de Port-Blanc. "Bretagne est univers" a écrit Saint-Pol Roux ; d'ici, cela est vrai à couper le souffle.