Hervé Le Goff

Faire le portrait d’un personnage que l’on n’a jamais vu, pas même en photo. Un comble quand il s’agit d’un photographe.

Est-ce possible ?

J’ai pourtant envie depuis quelques temps de m’y essayer, puis ensuite de faire sa connaissance et de confronter ce que j’ai imaginé aujourd’hui avec ce que je percevrai de cet homme, in vivo, demain.

 

Hervé Le Goff enseigne la technologie dans l’école de photographie EFET après avoir sévit dix ans à l’école Louis Lumière.

Il devrait être pour moi un parfait inconnu. Mais voilà, j’en entends parler presque tous les jours. Pourquoi, bien au delà de ces quatre heures hebdomadaires de cours de techno, a-t-il tant d’influence ? Pourquoi Chantal a envie de lui soumettre ses photographies alors qu’il ne traite ni la prise de vue, ni le traitement de l’image ? Pourquoi cette relation naturelle de maître et d’élève ?

 

Nous avons fait connaissance grâce à Hippolyte Fizeau. Depuis 1849 je devais être le multi millionième élève (ou plutôt assistant d’élève, répétiteur du soir) à essayer de recalculer la vitesse de la lumière connaissant la distance qui sépare la Colline de Saint Cloud à Montmartre et la vitesse de rotation d’une roue dentée.

Chantal venait de tomber sous le charme et dans les griffes de Mr Le Goff et ramenait à la maison le premier exercice d’une longue série.

Bien que ses élèves soient pour la plupart largués par les notions de longueur d’onde, de fréquence, de vitesse, de série géométrique de raison racine de deux, de loi de Descartes, il parvient pourtant à les maintenir éveillés pendant quatre heures d’affilé, tous les mercredis, à l’heure de la digestion.

Je perçois, au rapport du mercredi soir que je provoque maintenant systématiquement, la maîtrise de l’homme sur son sujet. Mais son sujet n’est pas la photographie. C’est quelque chose de bien plus large dont la photographie n’est qu’un catalyseur.

Petit, il domine sa classe tant il domine son domaine. Il fait son cours de mémoire, sans notes. Il raconte la physique, domaine de l’optique, par l’histoire de ses inventeurs, par les anecdotes, les à cotés qui ont accompagnés les inventions, par l’usage pratique de ses rébarbatives formules mathématiques.

Essayez de donner vie à un théorème. Vous verrez que ce n’est pas si facile !

 

Mais il ne s’intéresse pas seulement à Fiveau, à Descartes, à Fresnel et à Niepce. De ce que je perçois de apartés, des plaisanteries, des remontrances qu’il fait à ses élèves, il s’intéresse surtout à son entourage. Il les connaît tous. Il s’appuie sur le matheux (Antoine), sur l’expert créatif (Vincent), sur l’insouciante (Aurélie) et sur la curieuse toujours étonnée (Chantal). Chaque personnalité est un petit tremplin pour une question ou une remarque qui permet de relancer le cours, de laisser entendre qu’au-delà des principes physiques (que certains ne comprendront jamais et que tous oublierons rapidement), l’important est de rester curieux, émerveillé, ouvert et surtout modeste devant cet art. Cet art multiforme, inventif, imprévisible qui ne serait rien sans la précision mathématique et la prévisibilité de la trajectoire d’une énergie ondulatoire captée par une mécanique et une électronique intraitables. Ces dernières ne s’improvisent pas mais sont le résultat d’années de recherche qui pourraient se mesurer elles aussi en année lumière.

Il nous fait comprendre que si la photo n’est que la rencontre d’un hasard (un sujet dans une lumière) et de l’intuition d’un photographe, elle ne perdure sur un papier ou sur un écran que grâce aux travaux minutieux et longs, aux petits pas des progrès de la chimie, de la physique et des mathématiques. Oui, futurs photographes, vous devez vos plaisirs, vos jouissances éphémères aux laborieux efforts de virtuoses de la règle à calcul et à l’efficacité de rigoureux ingénieurs !

A travers un alphabet grec, des chiffres sans suite logique sinon logarithmique, des équations rébarbatives, ce sont des gens que l’on découvre une fois de plus. Merci Mr Le Goff de donner envie de comprendre et de ne pas terroriser vos élèves même s’ils n’ont pas la bosse des maths et qu’ils rêvent pourtant de ne pas vous décevoir.

 

Le deuxième contact que j’ai avec Hervé Le Goff, c’est à travers ces écrits.

Ce furent d’abord deux livres. L’un, dans la série « Découvrons l’Art » traite de… la Photographie. Là, point de formules, points de chiffre. Des images et des commentaires. Les titres des chapitres sont déjà évocateurs de ce qui fait courrir, en fait, Mr le Goff : Un art et des auteurs… les acteurs de la photographie … montrer le monde… regards sur l’autre. Et c’est effectivement à la découverte des gens qui ont fait la photo, de ce qu’elle a changé dans la vie, qu’il nous entraîne.

 

Puis j’ai lu ses articles dans le Photographe. Là encore pas de nombrilisme. Pas d’article technique, pas de comparatif technologique qui montre son propre savoir.

Il s’intéresse aux expositions et aux livres. Il les commente.

Mais finalement à la lecture de ses articles on comprend que ce n’est pas finalement aux images qu’il s’attache : Il fait peu de commentaire d’image. Il présente un auteur, s’intéresse encore à décrypter une personnalité pour mieux dévoiler l’essence d’une œuvre ou d’une exposition. Ce n’est pas l’esthétisme qui est intéressant, c’est l’émotion et l’histoire d’un instant capté. La photographie est bien un moyen de communiquer en silence des histoires d’hommes.

Le dernier article que j’ai lu est une interview. Et là encore, par la nature des questions, par leur diversité, par l’art d’aborder le sujet de manière indirecte, il recherche à dévoiler l’autre, à figer une idée, à construire un sentiment.

Non, Hervé Le Goff, si vous intéressez vos élèves, c’est que vous n’êtes pas qu’un professeur de technologie. La technique n’est pas intéressante en soit, mais tout simplement parce qu’elle démontre comment derrière ou dans un appareil, entre éclairement et luminance, se cachent tout simplement des hommes que l’on se doit de découvrir.