Les méditations sonores de Nicolas Repac (3)

Patrick Goraguer, Abou Diarra, Dobel Gnahoré, Nawé Sellou, Lansiné Kouyaté, Nicolas Repac

Troisième rendez-vous. Nous sommes un peu plus nombreux que lors des séances précédentes, celle d’OTTiLiE [B] et celle d’Arthur H. Tant mieux, pour cette “Destination Afrique” à laquelle nous invite Nicolas Repac et son complice des trois sessions, Patrick Goraguer. Et comme toujours, place à la lecture, là où les deux musiciens, Nicolas Repac à la guitare, Patrick Giraguer au Piano, savent se faire si justement discrets, évocateurs, soutenant le texte, poème ou prose, sans jamais l’écraser. Dans cet art ténu de l’accompagnement qui nécessite une immense maîtrise de la composition et de l’improvisation et beaucoup de modestie.

La soirée débute par un poème d’Yvon Le Men 1, qui faute de savoir mettre des pellicules dans les appareils photos (du temps où il en fallait), savait nous rapporter des images, des sons, des paroles, des émotions, comme celle ici du Niger :

De l’autre côté du fleuve
comme de l’autre côté de la mer
il y a un pays où vivent
de l’autre côté de nos vies
des hommes qui nous ressemblent.
Autrefois
ils habitaient dans les livres d’images
et dans nos peurs
comme ma voisine
la vieille Marie qui ne parlait que le breton
leur langue était pleine de sons
et manquait de mots.
Ne disait-on pas à l’époque
que la vieille Marie baragouinait
causait avec du pain et du vin dans la bouche
comme si cela était possible
ne résumait-on pas les multiples langues de l’Afrique
à la seule expression de petit nègre
comme si tous les noirs étaient des enfants.
De l’autre côté du fleuve
vit la famille du bozo
du pêcheur qui par sa pirogue nous le fait traverser
et entre le bambara le français et le sourire
nous naviguons.

Niger 2, un des huit poèmes sur le Niger extraits de "Besoin de poème"

Puis Nicolas Repac continue par un poème de Leopold Sédar Senghor, merveilleux hommages aux femmes africaines, :

Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu’au coeur de l’Été et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein coeur, comme l’éclair d’un aigle
Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée
Femme noire, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.
Délices des jeux de l’Esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire
A l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.
Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

"Femme noire", extrait de "Chants d'ombres" de Léopold Sédar Senghor

Se sont installés la kora 2 d’Abou Diarra, instrumentiste et chanteur aux tonalités mélancoliques de bluesman, le balafon de Lansiné Kouyaté vibrant de rythmes et de timbres souvent aériens, parfois telluriques.

Enfin, magnifique femme noire, vêtue de sa voix de mezzo, Dobel Gnahoré. Elle commence par Afrika 3, invitant Nawé Sellou, notre danseuse et professeur locale, à danser, à se rencontrer dans des élégantes étreintes de mains. Mais, là où elle me touchera peut-être le plus, c’est sur une mélodie, une berceuse 4, “Maman … pas pleurer… pas crier…” à laquelle répond la guitare plus électrique de Nicolas Repac et qu’entraîne hésitant entre transe et sommeil, le sourd balafon de Lansiné Kouyaté.

Et nous cheminerons ainsi en Afrique pendant la soirée, entre les méditations de Repac, les vibrations incantatoires ou dansantes du balafon, les vibratos de la Kora, les mélopées de Dobel.

Avant de nous retrouver, tous ensemble, public, danseurs et musiciens, sur la piste, entrainés par Sellou dans quelques danses africaines déchaînées.

Inspiré, Nicolas Repac. Il me confie penser à une future saison. Si cela pouvait être vrai !

Alors, Le Sax ?

  1. Yvon Le Men a animé pendant de nombreuses années, “Entre Ciel et Terre ; un écrivain à la Bibliothèque.“, les soirées littéraires d’Achères.
  2. une variante maliène de la kora, le kamélé n’goni
  3. de l’Album Misiki — 2018
  4. Maman, de l’album Na Drê — 2014