Un coup de dés et de foudre.

Contexte. Texte proposé dans le cadre du « café littéraire » de SAP sur le thème du jour  : Partager son auteur (ou œuvre) préféré.


Partager son auteur ou son œuvre… préféré.

Préféré ; je ne peux. Je me creuse la tête, regard un peu perdu, lobe nerveusement trituré entre pouce et index. Poésie ? Roman ? Essai ? Biographie ? Littérature française ou traduction ? Classique ou moderne ? Tant de livres aimés de par leurs différences sans pouvoir les classer autrement que par genre ; mais surtout ne pas leur mettre d’étoiles autres que celles qui me guident vers eux.

En choisir un, pourquoi ?
Vous séduire ? Vous dépayser ? Vous déranger ? Vous révolter ?
Tant de points d ‘interrogation qui m’orienteraient tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre.

Et si, pour partager mais aussi pour sonder vos réactions, de plaisir ou d’ire, je me fiais plutôt à Un Coup de Dés qui Jamais n’abolira Le Hasard !

 

Lisez ! Hmm ! Qu’en pensez-vous ? Obscur ? Abstrait ? Étonnant ? Sonore ?
Tout cela à la fois !

Je lis sur vos faces plus d’interrogations que d’émotions. Muettes, circonspectes.

Avez-vous reconnu l’œuvre ? C’est de Stéphane Mallarmé.

Bon, vous n’avez pas tout saisi ! Moi non plus, je l’avoue, longtemps. Et pourtant j’avais tenté, maintes fois, de rentrer dans ce texte.

Déjà, en 1928, Lichtenberger, l’éditeur d’Un Coup de Dés Jamais n’abolira le Hasard écrivit dans ses mémoires : « Et pas plus que je n’ai oublié l’avalanche d’injures, de semonces et de protestations que me valut sa publication dans Cosmopolis (« ah ! ça, monsieur, vous vous f… de nous ? »), je n’oublierai l’adorable aveu de l’illuminé me remettant – après combien de remaniements ! – son suprême bon à tirer : « J’ai fait de mon mieux. Mais, évidemment, c’est moins beau qu’une feuille de papier blanc. »

Mais êtes-vous au moins sensibles à la mise en page, aux recherches typographiques et spatiales dont Mallarmé fut l’avant-garde ? Peut-être ; surtout quand vous aurez manipulé le facsimilé1 de l’original enrichi des gravures d’Odilon Redon.

Si j’ai sélectionné ce texte, c’est que, malgré tout ce que je viens de dire, je l’aime ; et, c’est pour vous faire partager par quel improbable coup de foudre cela est arrivé. Vous saurez  transposer celui-ci à d’autres domaines, musique contemporaine, peinture abstraite… qui sollicitent nos sens,  affect et intellect, souvent à contresens.

2011, un samedi soir à Achères Poétique. Jaillissant du noir, casquette à l’envers, Denis Lavant entra sur scène  comme un fauve puis tituba comme un naufragé sautant de la houle à la plage, éructant ou susurrant le texte, jouant des blancs, des syncopes, voix, bras et jambes en sémaphore, interprétant la géométrie spatiale des vers, le corps et la graisse des glyphes, qui composent le poème que j’avais, une fois de plus, essayé de domestiquer la veille au soir.

Enfin, le texte pris corps, nourris de l’océan, suggérant le Maître capitaine luttant dans la tempête, dominé par la Loi et le Hasard. La clef du poème, enfin.

Lied, basse a capella, jusqu’au définitif « Toute pensée émet un Coup de Dés.»

La salle resta figée, silencieuse, comme récupérant d’une longue transe.

Puis les applaudissements fusèrent, crépitèrent. Subjugués, manipulés par cet immense passeur de poésie, les spectateurs étaient mystérieusement entrés en communion, en résonance avec l’un des textes les plus étanches de notre littérature.

Le lendemain, je repris mon livre. Le charme était rompu ; la tempête calmée. Le texte me paru à nouveau aride.

Mais une fois encore, j’avais vécu l’osmose magique qui rend le poète tributaire de son lecteur. Senti qu’entrer en poésie est différent de lire. C’est vocaliser pour écouter, au-delà des mots, le son du sens.

Écoutez2  Un Coup de Dés Jamais n’abolira le Hasard par Denis Lavant tout en relisant le texte, dans sa typographie d’origine

« Toute pensée émet un coup de dés »

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1 : Publié chez Ypsilon Editeur – Paris 2010 –  36 pages – 28×38

2 : La lecture de Un coup de dés jamais n’abolira le hasard par Denis Lavant est disponible aux éditions Thélème